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Thomas Grünfeld

Thomas Grünfeld

Les pièces de Thomas Grünfeld sont toujours ambiguës, hybrides plutôt. Elles provoquent chez le spectateur séduction et malaise et suscitent de profondes interrogations sur la nature de l’art, sur le statut des objets artistiques en général. Le travail de Grünfeld est né d’une réflexion sur l’anti-esthétisme des années 80 et d’une critique ironique de la "Gemütlichkeit" (cette satisfaction si allemande du bien-être qu’on n’éprouve que chez soi), qui a produit aussi bien la tradition des trophées de chasse que des cabinets d’amateurs du 18e siècle. Tout à la fois absurde et déroutant, l’univers de Grünfeld dérange autant par ce qui est montré que par ce qu’il suggère.

En ce sens, ses "Misfits" sont bien ses pièces emblématiques, collages d’animaux empaillés, défis à la création, bien qu’à peine plus improbables que l’ornithorynque. Dans le paradoxe entre leur apparence familière et leur inadéquation à notre expérience vécue, les "Misfits" instaurent une dialectique du réel et de l’imaginaire. Ils sont propres à ébranler nos certitudes assurées et rassurantes sur une quelconque détermination de la réalité. Grünfeld y pose comme postulat que n’importe quel artifice est aussi légitime que ce que nous croyons "naturel". A l’heure du clonage, des manipulations génétiques, les "Misfits" prennent une résonance tour à tour inquiétante et jubilatoire. Ils sont des chocs aussi bien que des litotes qui nous laissent imaginer quels dangers inconnus, quels désirs inouïs ont pu donner naissance à une girafe à cou et tête de cygne, comme celle qui se dresse dans son évidence à l’entrée de la galerie.

Les "Eye Paintings" se présentent sous l’aspect d’objets monochromes, tachetés d’éléments en relief. Confronté à leur surface réfléchissante, le spectateur peut à loisir tenter de comprendre l’intention d’un tel semis ou méditer sur le hasard qu’il métaphorise peut-être. L’étrangeté nous saisit bientôt lorsqu’en regardant ces tableaux en forme de larmes, on se sent soi-même observé. Incrustés dans la résine immaculée, lisse et aseptisée, les éléments se révèlent de petits yeux de verre qui nous scrutent à leur tour. Les "Eye Paintings" sont comme le miroir de tout tableau livré à notre contemplation et nous renvoient à notre position de voyeur ici vu par la peinture même. Leur fausse sérialité, l’ironie discrète de leurs couleurs achèvent de nous perturber.

Les "Gummis" fournissent un dernier exemple de l’ambiguïté (de la richesse) formelle du travail de Grünfeld, toujours situé dans un perpétuel ailleurs : entre sculpture et installation, pièces murales ou au sol, bi- ou tridimensionnelles. Ils hésitent eux aussi entre logique sérielle et spontanéité. Leurs matériaux — mousse et caoutchouc —, en disent assez sur leur signification éminemment "plastique".