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JAMAIS LA MER NE SE RETIRE / PALAIS DE TOKYO

JAMAIS LA MER NE SE RETIRE / PALAIS DE TOKYO

11.07.2014 - 07.09.2014

JAMAIS LA MER NE SE RETIRE / PALAIS DE TOKYO

Commissaire : Chloé Fricout

Mer

« C’est un motif naturel, simple, épuré : la mer Méditerranée. Mais il ne s’agit pas pour autant d’un paysage. À la faveur du basculement de la caméra à 90 degrés lors de l’enregistrement, le rivage ne s’observe plus dans sa relation privilégiée avec la ligne d’horizon. Il s’élève de manière inlassable, insistant sur la verticalité de la prise de vue. Ce renversement met en valeur la planéité de l’image. Manière de libérer le spectateur du point de vue centré qui caractérisait la perspective albertienne. Il est ici face à une représentation quasi abstraite, un mouvement plastique, une matière. Il n’est plus assigné à une position unique : si le spectateur perd ses repères, c’est pour mieux réduire la distance et se réapproprier l’espace vidéo. La mer est déterritorialisée. Elle pourrait avoir été filmée sous d’autres latitudes que celles de la Corse. Peu importe. Car elle s’ouvre avant tout à un imaginaire. En dehors de tout ancrage géographique, de toute pesanteur.

L’écume dessine des formes qui se transforment sous l’emprise du ressac. Le balancement régulier de la mer agit comme un palimpseste. Les figures écrites par la mousse blanche apparaissent et s’effacent, presque dans le même instant. Elles ne sont que la mesure du temps. Sans début, ni fin, la boucle vidéo intervient sur un rythme hypnotique, celui où la répétition et le changement se fondent en un seul élément. Mer devient une machine d’enregistrement, un sismographe organique, qui rend compte des variations infimes de la nature. Elle cherche à épuiser l’image qui se régénère dans son roulis incessant. De fait, Mer est de l’ordre de l’onde : un va-et-vient, une oscillation. Elle entretient une véritable complicité avec l’énergie qui parcourt le monde. Allégorie de la vie, le flux marin renvoie aux battements lumineux visibles dans de nombreuses oeuvres d’Ange Leccia. Ce flux silencieux met au diapason le cours de l’existence et la pulsation de la nature. Il est un pouls qui ne s’entend pas mais s’observe.

Pour autant, le son n’est pas complètement absent. Il est plutôt en réserve. Et s’inscrit à même la rétine du spectateur sur un mode virtuel. Mer appelle en effet l’ensemble des sens, et non uniquement l’oeil. Car la contempler serait la réduire à un motif décoratif. Il faut au contraire la toucher avec la pupille dans une perspective haptique. Cette dimension est propre aux substances pourvues d’une aura, « apparition d’un lointain – si proche soit-il », pour citer la phrase canonique du philosophe Walter Benjamin. Ce n’est donc qu’à cette condition que Mer s’anime pleinement. Pour se métamorphoser aux yeux du spectateur en une enveloppe, un magnifique tégument.»

Fabien Danesi